Le 11 juillet 2023, une jeune entreprise de recherche californienne nommée Anthropic a fait un geste discret en apparence, mais lourd de conséquences : elle a ouvert un site public, claude.ai, où toute personne aux États-Unis et au Royaume-Uni pouvait désormais dialoguer avec son assistant, Claude 2. Jusque-là réservé à une poignée d'entreprises partenaires par le biais d'une interface de programmation, Claude devenait accessible directement, sans intermédiaire. Et il arrivait avec un argument peu commun pour l'époque : la capacité d'ingérer jusqu'à cent mille unités de texte en une seule fois, soit l'équivalent d'un livre entier. Ce jour-là, la lecture de longs documents par une machine, en une seule passe, cessait d'être un privilège de laboratoire pour devenir un service à la portée de chacun.
Glisser un contrat de cinquante pages dans un assistant pour lui demander d'en extraire les clauses sensibles, lui confier un rapport annuel et l'interroger sur une ligne perdue au milieu du document : voilà le genre de tâches que cette fenêtre élargie rend soudain envisageable pour le grand public. Le geste a quelque chose d'inédit en cet été 2023. Comprendre ce que Claude 2 apporte ce jour-là, et pourquoi ce moment pourrait compter dans l'histoire encore jeune de l'intelligence artificielle, suppose de replacer l'événement dans son contexte, d'en mesurer l'impact immédiat, puis d'esquisser les prolongements qu'il laisse entrevoir.
Un mot de méthode avant d'entrer dans le vif. Les dates, versions, scores et citations rapportés ici proviennent de l'annonce officielle publiée par Anthropic, de la presse technologique spécialisée et de sources de référence. Lorsqu'un chiffre relève de l'estimation ou n'est pas confirmé de façon certaine, il est présenté comme tel. C'est la règle de ce média : privilégier ce qui se vérifie, et distinguer clairement le fait de l'interprétation.
Ce que c'était : un assistant capable de lire un livre entier
Le 11 juillet 2023, Anthropic publie sur son site un billet intitulé « Claude 2 ». Le texte annonce deux choses simultanément : un nouveau modèle, plus performant que son prédécesseur, et surtout un changement d'accès. Là où les versions antérieures s'adressaient à des développeurs et à des partenaires professionnels, Claude 2 se dote d'un site public, claude.ai, proposé en version bêta. Toute personne résidant aux États-Unis ou au Royaume-Uni peut s'y inscrire et converser avec l'assistant en langage naturel. En parallèle, l'interface de programmation destinée aux entreprises reste disponible, au même tarif que la version précédente.
La caractéristique la plus remarquée tient à ce que les spécialistes appellent la fenêtre de contexte : la quantité de texte qu'un modèle peut considérer d'un seul tenant pour formuler sa réponse. Claude 2 accepte jusqu'à cent mille unités linguistiques, désignées par le terme technique de jetons, en entrée de chaque requête. Pour donner une idée concrète, cela représente environ soixante-quinze mille mots, soit plusieurs centaines de pages de documentation technique, un manuscrit complet ou une pile de rapports. Anthropic souligne dans son annonce qu'un utilisateur peut ainsi soumettre des documents volumineux et demander au modèle de les résumer, de les comparer, d'y répondre par des questions ou d'en produire une synthèse structurée.
Vous pouvez soumettre jusqu'à 100 000 jetons dans chaque requête, ce qui signifie que Claude peut travailler sur des centaines de pages de documentation technique, voire un livre entier.
— Anthropic, annonce « Claude 2 », 11 juillet 2023
Un même document volumineux (~75 000 mots), selon la taille de la fenêtre du modèle.
La contrepartie de cette capacité d'absorption est une capacité de production élargie. Claude 2 peut rédiger des textes plus longs d'un seul jet — des notes, des courriers, des récits atteignant plusieurs milliers de jetons. Cette symétrie entre entrée et sortie change la nature des tâches confiables à l'assistant. On ne se contente plus de lui poser une question ponctuelle ; on lui soumet un dossier et on attend un travail éditorial en retour.
Des progrès mesurés sur des épreuves standardisées
Au-delà du volume, Claude 2 se distingue par une amélioration nette de ses compétences, documentée par Anthropic à l'aide de tests reconnus dans la communauté. Trois domaines ressortent particulièrement : le code, les mathématiques et le raisonnement appliqué à des examens professionnels.
Sur le terrain de la programmation, l'entreprise mesure les performances de son modèle avec une épreuve nommée Codex HumanEval, qui consiste à faire écrire des fonctions en langage Python à partir d'un énoncé. Claude 2 y obtient 71,2 %, contre 56,0 % pour la version précédente, Claude 1.3. Le bond est considérable pour un intervalle de quelques mois. Sur GSM8K, un ensemble de problèmes de mathématiques de niveau scolaire, le score passe de 85,2 % à 88,0 %. Sur la partie à choix multiples de l'examen du barreau américain, un test de raisonnement juridique, Claude 2 atteint 76,5 %, en progression par rapport aux 73,0 % de son aîné. L'entreprise indique également que le modèle se place au-delà du quatre-vingt-dixième percentile sur les sections de lecture et d'écriture de l'examen d'admission aux études supérieures américaines, tout en restant proche de la médiane sur la partie quantitative.
| Épreuve | Claude 1.3 | Claude 2 | Ce qu'elle mesure |
|---|---|---|---|
| Codex HumanEval (Python) | 56,0 % | 71,2 % | Écriture de code |
| GSM8K | 85,2 % | 88,0 % | Mathématiques scolaires |
| Barreau (choix multiples) | 73,0 % | 76,5 % | Raisonnement juridique |
Ces chiffres appellent une lecture prudente. Un score sur un test standardisé mesure une aptitude précise dans des conditions contrôlées, non une intelligence générale. Un modèle qui réussit un examen de code n'est pas pour autant un développeur ; il produit des propositions qu'il faut relire et éprouver. Anthropic elle-même invite à cette prudence. Mais la trajectoire, elle, est claire : d'une version à l'autre, l'assistant gagne en fiabilité sur des tâches concrètes, et cette régularité de progrès est un signal fort de la maturité croissante du domaine.
À retenir. Sur le code Python (Codex HumanEval), Claude 2 gagne 15,2 points en quelques mois (56,0 → 71,2 %). La trajectoire importe autant que le score absolu : un bond de cette ampleur sur un test standardisé traduit une fiabilité en hausse sur des tâches concrètes, même si la relecture humaine reste de mise.
Un accent maintenu sur la sûreté des réponses
La marque de fabrique d'Anthropic ne réside pas seulement dans les capacités brutes de ses modèles, mais dans l'attention portée à la qualité et à la sûreté de leurs réponses. Sur ce point, l'entreprise affirme que Claude 2 se comporte deux fois mieux que Claude 1.3 pour fournir des réponses inoffensives, selon une évaluation interne menée par une équipe chargée de tester le modèle en cherchant à le mettre en défaut — une pratique désignée par l'expression « équipe rouge ». Concrètement, il s'agit de réduire la probabilité que l'assistant produise un contenu problématique, qu'il s'égare dans une consigne mal intentionnée ou qu'il livre une information susceptible de causer du tort.
Cette exigence découle d'une méthode propre à l'entreprise, baptisée « IA constitutionnelle ». Le principe consiste à doter le modèle d'un ensemble de règles écrites — une sorte de charte — sur lesquelles il s'appuie pour évaluer et corriger ses propres réponses, en s'inspirant de textes de référence sur les droits fondamentaux. Plutôt que de dépendre uniquement de retours humains cas par cas, le système apprend à s'autoréguler à partir de ces principes explicites. Cette approche, présentée par Anthropic fin 2022, constitue le socle de toute la lignée Claude, et Claude 2 en est l'une des premières incarnations mises à la disposition du public.
À retenir. L'« IA constitutionnelle » repose sur une charte écrite. Le modèle s'y réfère pour évaluer et corriger ses propres réponses, au lieu de dépendre uniquement de corrections humaines au cas par cas. C'est le socle méthodologique de toute la lignée Claude.
Considérez Claude comme un collègue ou un assistant personnel amical et enthousiaste, à qui l'on peut donner des instructions en langage naturel pour l'aider dans de nombreuses tâches.
— Anthropic, annonce « Claude 2 », 11 juillet 2023
Le contexte : une course d'une intensité rare au cœur de l'été 2023
Claude 2 ne surgit pas dans le vide. Il arrive au milieu d'une année 2023 qui restera comme l'une des plus denses de l'histoire de l'intelligence artificielle. Pour saisir la portée de cette sortie, il faut remonter le fil de quelques mois et comprendre où en étaient les acteurs.
Anthropic, une maison née de la question de la sûreté
Anthropic a été fondée en 2021 par un groupe d'anciens responsables d'OpenAI, autour du frère et de la sœur Dario et Daniela Amodei. Dario Amodei avait occupé le poste de vice-président de la recherche chez OpenAI avant de prendre son indépendance. Le départ de cette équipe s'explique, selon les récits publics, par des divergences sur l'orientation à donner au développement de ces technologies, en particulier sur la place à accorder aux questions de sûreté et d'alignement — l'art de faire en sorte qu'un système se comporte conformément aux intentions humaines.
De cette conviction fondatrice découle la démarche de l'entreprise. En décembre 2022, Anthropic présente sa méthode d'IA constitutionnelle. En mars 2023, elle met en service Claude 1, son premier modèle de production. À cette date, l'assistant n'est pas encore accessible au grand public : il s'adresse à des entreprises partenaires par le biais d'une interface de programmation, et sert d'abord des cas d'usage professionnels. Claude 2, quatre mois plus tard, marque donc le passage de l'outil réservé aux initiés au service ouvert à tous.
Une année charnière pour les grands modèles de langage
L'été 2023 est un moment d'effervescence. Quelques mois plus tôt, en novembre 2022, le lancement de ChatGPT par OpenAI avait fait entrer l'intelligence artificielle conversationnelle dans le quotidien de centaines de millions de personnes. En mars 2023, OpenAI avait présenté GPT-4, un modèle nettement plus capable, notamment sur le raisonnement. Google, de son côté, avait riposté avec son propre assistant. La concurrence était vive, et chaque acteur cherchait à se démarquer par une caractéristique distinctive.
Cette période voit se multiplier les annonces à un rythme soutenu. Une semaine seulement après Claude 2, le 18 juillet 2023, Meta publiait Llama 2, une famille de modèles diffusés avec leurs poids, autorisant chercheurs et entreprises à les utiliser et à les adapter pour de nombreux cas d'usage. En l'espace de quelques jours, le paysage se garnissait ainsi d'options nouvelles, chacune portant une philosophie différente : accès direct au grand public pour Claude 2, mise à disposition ouverte des poids pour Llama 2. La densité de ces sorties, resserrées sur une même quinzaine, donne la mesure de l'accélération que connaissait alors le secteur.
L'été 2023 condense quatre annonces majeures en huit mois, dont deux à sept jours d'intervalle.
Dans cette compétition, Claude 2 choisit un angle précis. Plutôt que de rivaliser frontalement sur la seule puissance de raisonnement, Anthropic met en avant deux atouts : la longueur du contexte et la sûreté des réponses. La fenêtre de cent mille jetons place son modèle en tête sur ce critère à l'été 2023, à un moment où la plupart des assistants grand public se contentaient de fenêtres bien plus étroites, de l'ordre de quelques milliers de jetons. Ce positionnement n'est pas anodin : il répond à un besoin concret et peu servi jusque-là, celui de travailler sur de longs documents sans les découper.
Pourquoi la longueur du contexte comptait tant
Pour comprendre l'intérêt de cette fenêtre élargie, il faut saisir une limite fondamentale des modèles de langage. Un assistant ne « mémorise » pas une conversation comme le ferait une personne. À chaque requête, il reçoit un bloc de texte — la consigne, éventuellement l'historique de l'échange, les documents fournis — et il produit sa réponse à partir de ce seul bloc. Tout ce qui dépasse la taille de la fenêtre est ignoré. Un modèle limité à quelques milliers de jetons ne peut donc pas prendre en compte un long rapport dans son intégralité : il faut le tronçonner, traiter chaque morceau séparément, puis recoller les résultats, au risque de perdre les liens entre les parties.
Élargir la fenêtre à cent mille jetons lève cette contrainte pour une vaste gamme de documents. Un contrat, un mémoire, un chapitre de livre, la retranscription d'une réunion : autant de textes qui tiennent désormais d'un seul tenant. Le modèle peut alors raisonner sur l'ensemble, relier une clause de la page trois à une exception de la page quarante, repérer une contradiction interne, ou situer une phrase dans le contexte global du document. Cette continuité de lecture ouvre des usages que le découpage rendait laborieux, voire impraticables. Voici quelques-unes des tâches que la fenêtre élargie a rendues accessibles au plus grand nombre dès l'été 2023 :
- La synthèse de documents longs — condenser un rapport de plusieurs dizaines de pages en une note lisible, sans en perdre la structure d'ensemble.
- L'interrogation ciblée — poser une question précise sur un texte volumineux et obtenir une réponse fondée sur l'ensemble du document, pas sur un extrait isolé.
- La comparaison — mettre en regard deux versions d'un texte, deux contrats, deux propositions, et repérer les écarts significatifs.
- L'analyse de code étendu — soumettre un fichier de programmation conséquent et demander une explication, une relecture ou une piste de correction sur l'ensemble.
- La réécriture cohérente — reformuler un long texte en préservant le fil et les références internes d'un bout à l'autre.
C'est cette palette d'usages, jusque-là réservée à des solutions spécialisées ou à un travail humain fastidieux, que Claude 2 a portée à la disposition de quiconque disposait d'un compte sur claude.ai. La démocratisation ne tenait pas à une invention isolée, mais à la rencontre d'une capacité technique mûre et d'un accès ouvert au public.
Votre document tient-il dans la fenêtre de Claude 2 ?
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Conversion de référence : 100 000 jetons ≈ 75 000 mots (annonce Anthropic, juillet 2023). La taille réelle varie selon la langue, la ponctuation et le contenu (code, tableaux).
Ce que ça a changé : le long contexte à la portée de tous
L'impact immédiat de Claude 2 se lit sur deux plans distincts mais liés : celui de l'accès et celui de l'usage. Sur le premier, l'ouverture de claude.ai transforme un outil professionnel en service grand public. Sur le second, la fenêtre de cent mille jetons déplace la frontière de ce que l'on peut confier à un assistant.
D'une interface pour développeurs à un site pour tous
Avant le 11 juillet 2023, dialoguer avec Claude supposait de passer par une interface de programmation, c'est-à-dire d'écrire du code ou de s'appuyer sur une application tierce ayant intégré le modèle. Cet accès convenait aux entreprises et aux développeurs, mais restait hors de portée du public. L'ouverture de claude.ai supprime cette barrière. On se rend sur un site, on s'inscrit, on écrit, on reçoit une réponse. Le geste devient aussi simple que d'utiliser une messagerie.
Ce changement d'accès a une conséquence directe : il élargit le cercle des personnes susceptibles d'éprouver par elles-mêmes les capacités du modèle. Un étudiant, un juriste, un journaliste, un enseignant peuvent désormais soumettre leurs propres documents et juger sur pièces. Cette confrontation personnelle avec l'outil, plus qu'aucune démonstration, nourrit l'adoption. On adopte ce que l'on a essayé et compris.
Le traitement de longs documents entre dans les usages courants
Le second bouleversement est plus profond. En rendant accessible le traitement de longs documents, Claude 2 a transformé la nature même des tâches que l'on adresse à un assistant. Il ne s'agit plus seulement de poser une question générale et de recevoir une réponse tirée des connaissances du modèle. Il devient possible d'apporter sa propre matière — un texte que l'assistant n'a jamais vu — et de travailler dessus avec lui.
Cette bascule ouvre des perspectives concrètes dans de nombreux métiers. Un professionnel du droit peut soumettre un contrat et demander un repérage des clauses sensibles. Un analyste peut confier un rapport financier et interroger un point précis. Un chercheur peut fournir un article scientifique et en obtenir une synthèse. Un développeur peut coller une base de code et solliciter une relecture. Dans chacun de ces cas, la valeur ne vient pas d'une connaissance générale, mais de la capacité à raisonner sur un document apporté par l'utilisateur, dans son intégralité.
Une limite mérite toutefois d'être gardée à l'esprit. La taille de la fenêtre détermine ce que le modèle peut lire, non la justesse de ce qu'il en tire. Un assistant qui ingère cent pages peut encore se tromper dans son analyse, mal interpréter une clause ou omettre un détail. La longueur du contexte est une condition nécessaire au travail sur documents longs, pas une garantie d'exactitude. La relecture humaine reste indispensable dès qu'une décision en dépend. Anthropic, fidèle à sa culture de sûreté, ne présente pas son modèle comme infaillible, et cette lucidité affichée dès une version grand public constitue l'un des traits marquants de ce lancement.
Une pression féconde sur l'ensemble du secteur
L'ouverture de Claude 2 joue aussi un rôle d'aiguillon. En plaçant la barre de la fenêtre de contexte à cent mille jetons pour le grand public, Anthropic installe une nouvelle référence. Les autres acteurs, confrontés à ce jalon, pourraient être conduits à investir à leur tour la question du contexte long. Une telle émulation bénéficierait à l'ensemble des utilisateurs : la longueur des fenêtres deviendrait alors un axe de compétition à part entière, et les capacités de traitement de documents auraient toutes les chances de se généraliser à travers les différents assistants du marché.
Cette dynamique illustre un ressort familier de l'innovation : lorsqu'un acteur démontre qu'une capacité est réalisable et désirable, les autres suivent, et le niveau général monte. Le bénéficiaire final en serait l'utilisateur, qui verrait s'élargir le champ de ce qu'il peut demander. La sortie de Claude 2 ne dote pas seulement Anthropic d'un atout ; elle pourrait contribuer à déplacer les attentes de tout un domaine.
Les perspectives : ce que ce seuil pourrait ouvrir
Au lendemain du 11 juillet 2023, il est trop tôt pour mesurer la portée réelle de Claude 2. Mais l'événement s'inscrit dans deux dynamiques qu'il est permis d'anticiper : celle de la lignée Claude, qui semble appelée à se déployer version après version, et celle du contexte long, susceptible de devenir un standard du secteur. Esquisser ces deux fils, avec la prudence qu'impose l'exercice, aide à saisir ce qui se joue peut-être en ce jour d'été.
Une lignée qui pourrait s'étoffer rapidement
Depuis Claude 1 en mars 2023, Anthropic tient une cadence resserrée : quatre mois seulement séparent la première version de production de cette ouverture au public. Si ce rythme se maintenait, on pourrait s'attendre à voir arriver, dans les mois qui viennent, des mises à jour successives affinant les capacités du modèle. La fenêtre de contexte, portée aujourd'hui à cent mille jetons, constitue un axe de progrès évident : rien n'interdit de penser qu'une prochaine version l'élargirait encore, pour absorber des corpus toujours plus volumineux. De même, l'entreprise pourrait enrichir la manière de cadrer le comportement de l'assistant, ou lui ouvrir l'usage d'outils externes pour des tâches plus élaborées. Ce ne sont là que des hypothèses, mais elles s'inscrivent dans le prolongement naturel de la trajectoire observée jusqu'ici.
La forme que prendrait cette évolution reste ouverte. Anthropic conserverait-elle une numérotation simple, de version en version, ou adopterait-elle une gamme déclinée en plusieurs profils — un modèle taillé pour la puissance, un autre pour l'équilibre entre performance et coût, un troisième pour la rapidité ? Une telle diversification répondrait à une logique de marché déjà à l'œuvre chez d'autres acteurs, mais rien n'est annoncé à ce stade. Ce qui paraît probable, en revanche, c'est que la double promesse portée par Claude 2 — capacité élargie et attention à la fiabilité — servirait de fil conducteur aux versions à venir.
| Version | Date | Repère marquant |
|---|---|---|
| Claude 1 | Mars 2023 | Premier modèle de production, réservé aux entreprises |
| Claude 2 | 11 juillet 2023 | Ouverture au public (claude.ai), fenêtre de 100 000 jetons |
Quelle que soit la trajectoire retenue, la lignée inaugurée par Claude 1 et ouverte au public par Claude 2 semble disposer d'un socle solide pour se déployer. La méthode d'IA constitutionnelle, présentée fin 2022, offre un cadre reproductible d'une version à l'autre ; l'accès direct via claude.ai fournit un canal de diffusion et une source de retours d'usage. Reste à voir si ce potentiel se concrétisera au rythme espéré, et sous quelle forme. L'histoire, à cette date, est encore largement à écrire.
Le long contexte, d'une singularité à une possible norme
Le second enjeu, plus diffus, concerne le contexte long lui-même. Ce qui constitue un argument distinctif en cet été 2023 pourrait bien, à terme, devenir une caractéristique attendue de tout assistant sérieux. Si les concurrents s'emparent de la question — et la logique de la compétition les y pousse —, la capacité à traiter de longs documents se généraliserait à travers les différents acteurs du secteur, chacun élargissant à son tour la fenêtre de ses propres modèles. Une fonction rare aujourd'hui deviendrait alors une norme demain.
Une telle banalisation, si elle survenait, serait le signe d'une réussite. Une innovation atteint sa pleine maturité lorsqu'elle cesse d'être remarquable pour devenir un acquis. On peut imaginer un futur proche où soumettre un livre entier à un assistant n'étonnerait plus personne, tant le geste serait devenu ordinaire. Ce basculement de l'exception à l'évidence, Claude 2 pourrait y contribuer en montrant, le premier auprès du grand public, que la chose est possible et utile. La sortie du 11 juillet 2023 aurait alors participé à déplacer le seuil de ce que l'on attend d'un assistant — mais c'est un pari, non un constat.
Une leçon sur la manière dont une capacité se diffuse
Le cas de Claude 2 offre un éclairage instructif sur la façon dont une avancée technique se répand. Celle-ci ne tient pas seulement à une percée isolée, mais à la conjonction de trois éléments : une capacité mûre — la fenêtre de contexte élargie —, un accès ouvert au public — le site claude.ai —, et un besoin concret peu servi — le travail sur de longs documents. C'est la rencontre de ces facteurs, plus que chacun pris séparément, qui pourrait produire un effet durable.
À retenir. Une capacité se diffuse quand trois facteurs se rencontrent : une technique mûre (fenêtre élargie), un accès ouvert au public (claude.ai), et un besoin concret peu servi (travail sur longs documents). Aucun ne suffit à lui seul — c'est leur conjonction qui compte.
Cette combinaison rappelle une constante de la diffusion des technologies : une capacité confinée au laboratoire ou à quelques experts a une portée limitée ; la même capacité, rendue accessible et utile au plus grand nombre, transforme les usages. Anthropic n'a pas inventé la notion de fenêtre de contexte, pas plus qu'elle n'a inventé l'assistant conversationnel. Ce qu'elle fait, ce jour-là, c'est mettre une capacité de lecture étendue à la portée du public, sous une forme immédiatement exploitable. Ce geste, autant que la prouesse technique qui le sous-tend, pourrait bien être ce qui vaudra à ce 11 juillet 2023 une place dans la chronologie de l'intelligence artificielle.
Il faut aussi souligner ce que cette sortie met en avant sur le plan de la culture de sûreté. En liant, dès une version grand public, l'élargissement des capacités et l'attention portée à la qualité des réponses, Anthropic défend l'idée qu'un progrès de puissance doit aller de pair avec un progrès de fiabilité. Cette exigence, portée par la méthode d'IA constitutionnelle, pourrait essaimer au-delà de la seule entreprise : on peut imaginer que la sûreté des réponses s'imposera comme un critère de comparaison à part entière entre assistants. Là encore, Claude 2 aura peut-être contribué à installer une attente appelée à durer.
Un seuil discret, une bascule durable
Le 11 juillet 2023 n'a pas eu l'éclat médiatique de certaines annonces de l'année. Il n'y a eu ni démonstration spectaculaire, ni chiffre d'adoption vertigineux annoncé dans la foulée. Et pourtant, ce jour-là, quelque chose de tangible se déplace : la lecture de longs documents par une machine, en une seule passe, passe du statut de fonction spécialisée à celui de service ouvert à tous. L'ouverture de claude.ai et la fenêtre de cent mille jetons mettent ensemble, à la portée du plus grand nombre, une capacité qui pourrait bien devenir un réflexe.
On devine déjà les gestes que ce moment rendrait ordinaires : un professionnel qui fait relire un contrat, un étudiant qui interroge un cours de cent pages, un analyste qui synthétise un rapport. Autant de scènes que cette ouverture pourrait contribuer à banaliser. La lignée Claude, elle, semble appelée à poursuivre son chemin au fil des versions à venir, portant plus loin la double promesse d'une capacité élargie et d'une attention à la fiabilité — si l'entreprise tient le cap qu'elle affiche.
Reste que l'histoire commence à peine à s'écrire. Les fenêtres de contexte pourraient s'agrandir encore, les modèles gagner en justesse, et la question de la sûreté rester au premier plan. Le 11 juillet 2023 ne clôt pas un chapitre : il en ouvre un, celui d'un assistant capable de lire long et d'être consulté par tous. Ce que ce jour laisse entrevoir, c'est qu'une capacité mûre, rendue accessible au bon moment et sous la bonne forme, pourrait déplacer les usages de façon durable. La suite dépendra, comme toujours, de la manière dont chacun choisira de s'en servir.
Sources
- Anthropic — « Claude 2 » (annonce officielle, 11 juillet 2023)
- TechCrunch — « Anthropic releases Claude 2, the second generation of its AI chatbot » (11 juillet 2023)
- Wikipedia — Anthropic (fondation 2021, IA constitutionnelle, lignée Claude)
- Wikipedia — Claude (premiers modèles : Claude 1, Claude 2)
- Wikipedia — Dario Amodei (parcours, cofondation d'Anthropic)
- TechCrunch — Meta publie Llama 2 (18 juillet 2023, contexte de l'été 2023)