Le 6 novembre 2023, dans une salle de San Francisco, OpenAI tient son tout premier rendez-vous réservé aux développeurs, baptisé DevDay. Un an, presque jour pour jour, après avoir mis ChatGPT en ligne, l'entreprise ne se contente pas de présenter un modèle plus rapide. Elle dévoile une série d'outils qui pourraient déplacer la ligne de partage entre celles et ceux qui savent programmer et celles et ceux qui n'y connaissent rien. Un modèle plus vaste et moins coûteux, GPT-4 Turbo ; des assistants personnalisés que quiconque peut fabriquer sans écrire une seule ligne de code, les GPTs ; une place de marché pour les partager, le GPT Store, annoncée pour les semaines à venir ; et une interface de programmation, l'Assistants API, pensée pour bâtir des applications intelligentes plus simplement. Cet article revient sur ce qu'est ce DevDay, sur le contexte qui l'a rendu possible, sur ce qu'il vient de changer, et sur les perspectives qu'il pourrait ouvrir.
Au lendemain de cette conférence, l'idée d'un assistant taillé pour une tâche précise cesse d'être une abstraction de laboratoire. On imagine déjà des GPTs pour réviser un cours, corriger un contrat, planifier un voyage ou déboguer du code. Des applications entières pourraient bientôt intégrer un agent conversationnel là où il fallait, hier encore, un long développement. Cette perspective est le signe d'un basculement discret mais potentiellement profond : la création d'un outil d'intelligence artificielle sortirait du seul cercle des ingénieurs pour devenir un geste à la portée d'un public bien plus large. Le DevDay de novembre 2023 pourrait rester l'un des moments où cette bascule se sera jouée.
Un mot de méthode avant d'entrer dans le détail. Autour de cet événement circulent déjà des résumés parfois approximatifs. Les dates, les versions, les chiffres et les tarifs présentés ici proviennent de l'annonce officielle publiée par OpenAI, ainsi que de la couverture de la presse technologique reconnue qui a assisté à la conférence. Lorsqu'une donnée reste incertaine, elle est présentée comme telle. C'est la règle de ce média, et celle de cette chronique : on privilégie ce qui se vérifie, et l'on distingue toujours le fait de l'interprétation.
Ce que c'est : une conférence, quatre annonces majeures
Le DevDay 2023 est la première conférence en personne organisée par OpenAI à destination de la communauté des développeurs. Le dirigeant de l'entreprise, Sam Altman, y présente sur scène un ensemble d'annonces produit dont quatre retiennent particulièrement l'attention : un nouveau modèle, GPT-4 Turbo ; des versions personnalisées de ChatGPT, les GPTs, accompagnées d'un GPT Store à venir ; et une nouvelle interface de programmation, l'Assistants API. À ces piliers s'ajoutent plusieurs outils complémentaires. Passons-les en revue, dans l'esprit « j'ai regardé de près pour vous » qui guide cette rubrique.
GPT-4 Turbo : plus de contexte, moins cher
La première annonce concerne un modèle de langage renforcé, nommé GPT-4 Turbo. Son apport le plus visible tient à la taille de sa fenêtre de contexte, portée à 128 000 tokens. Concrètement, un token correspond à un fragment de mot ; 128 000 tokens équivalent, selon OpenAI, à environ 300 pages de texte tenant dans une seule requête. Là où le GPT-4 initial acceptait des passages bien plus courts, le modèle Turbo peut ingérer un rapport entier, un long contrat ou plusieurs documents à la fois, sans perdre le fil.
Deuxième progrès, la connaissance du monde du modèle a été mise à jour. GPT-4 Turbo intègre des informations sur les événements survenus jusqu'en avril 2023, contre septembre 2021 pour son prédécesseur. Un décalage de dix-neuf mois comblé, ce qui réduit d'autant le nombre de sujets récents que le modèle ignore.
Troisième point, et non des moindres pour les développeurs : le prix. OpenAI réduit sensiblement le coût d'usage par rapport à GPT-4. Le tarif d'entrée est fixé à 0,01 dollar pour mille tokens, et celui de sortie à 0,03 dollar pour mille tokens. L'entreprise résume ce mouvement d'une formule simple : un tarif trois fois moindre à l'entrée et deux fois moindre à la sortie que le GPT-4 précédent. Pour qui construit une application à grande échelle, où chaque requête compte, cette diminution change l'équation économique d'un projet.
Estimer sa facture : GPT-4 Turbo face à GPT-4
Tarifs au lancement DevDay · 6 novembre 2023
Saisissez votre volume mensuel de tokens pour visualiser l'écart de coût entre GPT-4 Turbo (0,01 $ / 0,03 $ pour 1 000 tokens) et le GPT-4 précédent (0,03 $ / 0,06 $). Les valeurs par défaut correspondent à une application modérée.
GPT-4 Turbo est plus capable et connaît les événements du monde jusqu'en avril 2023. Il dispose d'une fenêtre de contexte de 128 000 tokens, de quoi faire tenir l'équivalent de plus de 300 pages de texte dans une seule requête.
— OpenAI, « New models and developer products announced at DevDay », 6 novembre 2023
À retenir. GPT-4 Turbo progresse sur trois dimensions à la fois : contexte (128 000 tokens, soit environ 300 pages dans une seule requête), fraîcheur (connaissances du monde mises à jour d'avril 2023 au lieu de septembre 2021) et prix (entrée divisée par 3, sortie divisée par 2). C'est ce triple mouvement simultané, et non chacun pris isolément, qui change l'équation pour les développeurs.
GPT-4 Turbo élargit la fenêtre de contexte d'un facteur 16 et repousse sa connaissance du monde de dix-neuf mois. Cumulés à la baisse de tarif, ces deux progrès rendent viables des usages — analyser un long document en une passe, traiter un volume important de requêtes — que le prix ou la limite de contexte rendaient auparavant difficiles.
Les GPTs : un assistant sur mesure, sans écrire de code
La deuxième annonce est sans doute la plus parlante pour le public non technique. OpenAI présente les GPTs : des versions personnalisées de ChatGPT que chacun peut façonner pour une tâche ou un centre d'intérêt donné. L'idée maîtresse tient en une phrase : nul besoin de savoir programmer. On décrit à l'assistant, en langage courant, le rôle qu'on souhaite lui confier, on lui fournit éventuellement des documents de référence et l'on définit quelques actions — et l'on obtient un assistant spécialisé, prêt à l'emploi et partageable.
Cette approche renverse la logique habituelle. Jusqu'ici, adapter un modèle à un besoin précis suppose des compétences techniques : rédiger des consignes fines, manipuler une interface de programmation, parfois entraîner ou affiner un modèle. Avec les GPTs, la conception passe par une conversation. On parle à un outil de construction, le GPT Builder, qui traduit la demande en un assistant configuré. Un enseignant pourrait ainsi créer un tuteur de mathématiques, un service client un répondeur documenté, un passionné de cuisine un assistant qui suggère des recettes à partir des ingrédients disponibles.
Vous pouvez désormais créer des versions personnalisées de ChatGPT qui combinent des instructions, des connaissances supplémentaires et n'importe quelle combinaison de compétences.
— OpenAI, présentation des GPTs, DevDay, 6 novembre 2023
Sur scène, Sam Altman porte cette vision d'un ton résolument optimiste. Il décrit un avenir où la capacité de créer serait démultipliée pour un très grand nombre de personnes. Ses propos, cités par plusieurs comptes rendus de la conférence, ouvrent une perspective ambitieuse : l'intelligence artificielle comme levier d'autonomie individuelle, mise entre les mains du plus grand nombre plutôt que réservée aux spécialistes. C'est précisément ce déplacement — de l'expert vers le créateur ordinaire — qui donne au DevDay sa portée singulière.
À retenir. Les GPTs inversent le mode de fabrication : on ne programme plus un assistant, on lui parle. Via le GPT Builder, on décrit un rôle en langage courant, on joint des documents de référence, on définit des actions — et l'outil traduit la demande en un assistant configuré et partageable. L'analogie est assumée : pour l'IA, c'est l'équivalent du passage de la ligne de commande aux fenêtres et aux icônes.
Le GPT Store : partager, et bientôt être rémunéré
Créer un assistant, c'est bien ; le diffuser, c'est mieux. OpenAI annonce donc un GPT Store, une place de marché où les GPTs conçus par les uns pourraient être proposés aux autres. L'entreprise indique que ce magasin ouvrira dans les semaines suivantes et qu'un mécanisme de rémunération viendra, permettant aux créateurs de percevoir une part liée à l'usage de leurs assistants. Cette perspective transformerait la personnalisation en une petite économie : bâtir un GPT utile pourrait devenir une activité, et non un simple loisir. À l'heure de la conférence, ce magasin reste à venir, et son ouverture est présentée comme imminente.
L'analogie avec les magasins d'applications des téléphones est assumée. De la même manière qu'une boutique d'applications a permis à des développeurs indépendants de toucher des millions d'utilisateurs, le GPT Store ambitionne d'ouvrir un débouché aux créateurs d'assistants. La promesse reste à concrétiser, mais la direction est claire : faire de la création d'IA une pratique distribuée, portée par une communauté, et non l'apanage d'un seul laboratoire.
L'Assistants API : industrialiser la construction d'agents
La quatrième annonce s'adresse plus directement aux développeurs, mais son ambition rejoint les précédentes : simplifier. L'Assistants API est présentée comme un premier pas d'OpenAI vers des expériences de type agent, intégrées cette fois au sein des applications des développeurs eux-mêmes. Là où bâtir un assistant supposait auparavant d'assembler soi-même de nombreuses briques, cette interface en fournit plusieurs prêtes à l'emploi.
Trois outils l'accompagnent. Le premier, le Code Interpreter, permet à l'assistant d'écrire et d'exécuter du code Python dans un environnement isolé, pour résoudre des problèmes de calcul, produire des graphiques ou traiter des fichiers de données. Le deuxième, la recherche documentaire — désignée par le terme Retrieval —, augmente l'assistant avec des connaissances issues de documents fournis par l'utilisateur, sans que le développeur ait à calculer et stocker lui-même les représentations vectorielles ni à mettre en place ses propres algorithmes de découpage et de recherche. Le troisième, l'appel de fonctions, autorise l'assistant à déclencher des fonctions définies par le développeur et à intégrer leur réponse dans la conversation.
L'Assistants API fournit un assistant central prêt à l'emploi, qui dialogue avec l'utilisateur, conserve le contexte de lui-même (Thread) et actionne trois outils intégrés. Ce qui demandait auparavant d'assembler soi-même de nombreuses briques se réduit à quelques appels d'interface.
Autre facilité notable, l'interface prend en charge la gestion de l'historique des échanges. Le développeur n'a plus à conserver et renvoyer manuellement le fil de la conversation à chaque tour ; l'API maintient le contexte d'un message à l'autre. Cette prise en charge de l'état, technique en apparence, réduit une part importante du travail ingrat qui accompagne la construction d'un assistant. Le message est cohérent avec le reste du DevDay : abaisser la marche à franchir pour créer.
Les outils qui complètent le tableau
Autour de ces quatre piliers, OpenAI présente plusieurs briques supplémentaires, moins commentées mais utiles à qui veut saisir l'étendue de l'annonce :
- DALL·E 3 dans l'API — le modèle de génération d'images devient intégrable directement dans les applications, via l'interface dédiée, à un tarif débutant autour de 0,04 dollar par image produite.
- La synthèse vocale — une nouvelle interface de conversion de texte en parole, proposant six voix prédéfinies et deux variantes de modèle, ouvre la voie à des assistants capables de s'exprimer à l'oral avec un rendu proche de la voix humaine.
- Whisper large-v3 — une version renouvelée du modèle libre de reconnaissance vocale d'OpenAI, avec des performances améliorées sur de nombreuses langues.
- GPT-4 Turbo avec vision — la capacité à analyser des images est rendue accessible via l'API, élargissant le champ des applications au traitement de documents visuels.
- Le Copyright Shield — un engagement d'OpenAI à défendre ses clients et à prendre en charge les frais en cas de réclamation juridique portant sur le droit d'auteur, pour les fonctionnalités concernées de ses offres destinées aux entreprises et aux développeurs.
Pris ensemble, ces outils dessinent une plateforme complète : du texte, des images, de la voix, une mémoire de conversation, une protection juridique. De quoi bâtir, sur une même base, une grande variété d'applications sans repartir de zéro à chaque fois.
Le contexte : un an après ChatGPT, une plateforme qui se cherche
Pour comprendre pourquoi ces annonces arrivent à ce moment précis, il faut se replacer à l'automne 2023. Un an plus tôt, fin novembre 2022, OpenAI avait mis ChatGPT en ligne et connu une adoption d'une rapidité inédite. En quelques mois, l'assistant conversationnel était passé du statut de curiosité à celui de phénomène mondial. Restait une question : comment transformer ce succès grand public en une plateforme durable pour les créateurs et les entreprises ?
Une base d'utilisateurs et de développeurs déjà considérable
Les chiffres présentés à l'ouverture du DevDay donnent la mesure du chemin parcouru. Sam Altman annonce que ChatGPT compte environ cent millions d'utilisateurs actifs par semaine. Il indique également que plus de deux millions de développeurs bâtissent déjà sur les interfaces d'OpenAI, et que plus de 92 % des entreprises du classement Fortune 500 y recourent. En un an, l'entreprise n'a pas seulement séduit le public : elle a constitué un écosystème de bâtisseurs.
Plus de deux millions de développeurs construisent sur nos interfaces, dont plus de 92 % des entreprises du Fortune 500.
— Sam Altman, OpenAI DevDay, 6 novembre 2023
Cette communauté de développeurs constitue à la fois une force et une exigence. Une force, car elle démultiplie les usages du modèle bien au-delà de ce qu'OpenAI pourrait couvrir seule. Une exigence, car ces créateurs attendent des outils plus simples, plus économiques et plus complets. Le DevDay répond à cette attente : il s'adresse d'abord à celles et ceux qui construisent.
Le verrou de la complexité
À l'automne 2023, créer une application fondée sur un grand modèle de langage reste un travail exigeant. Il faut maîtriser l'interface de programmation, concevoir des consignes précises, gérer la mémoire de la conversation, découper et indexer les documents pour que le modèle puisse s'y référer, et souvent assembler des bibliothèques tierces pour tenir le tout. Beaucoup d'idées se heurtent à cette barrière technique : l'écart entre l'intuition d'un produit et sa réalisation demeure large.
Parallèlement, l'usage brut de ChatGPT montre ses limites pour des besoins précis. Le modèle généraliste répond bien à des questions variées, mais un service client, un cabinet juridique ou un enseignant ont besoin d'un assistant qui connaisse leur domaine, respecte leur ton et suive leurs règles. Adapter le modèle à ces contextes réclame, là encore, un savoir-faire technique que la plupart des utilisateurs ne possèdent pas.
Une concurrence qui s'organise
Le contexte compétitif pèse également. Depuis le lancement de ChatGPT, d'autres acteurs ont accéléré. Google a présenté son propre assistant conversationnel et fait évoluer ses modèles. Anthropic, fondée par d'anciens membres d'OpenAI, développe son assistant avec un accent marqué sur la fiabilité des réponses. Meta publie des modèles en accès ouvert que la communauté peut reprendre et adapter. Dans ce paysage en mouvement, consolider une plateforme attractive pour les développeurs devient un enjeu déterminant. Offrir les outils les plus simples et les moins coûteux, c'est se donner les meilleures chances de rester le point de passage privilégié des créateurs.
C'est dans ce triple contexte — une adoption massive à valoriser, une complexité technique à réduire, une concurrence à distancer — que le DevDay prend tout son sens. Les annonces du 6 novembre 2023 ne sortent pas de nulle part : elles répondent à des besoins mûris pendant une année d'usage intensif.
Ce que ça change : la création d'IA se démocratise
L'apport le plus prometteur du DevDay ne tient pas à une prouesse de laboratoire, mais à un déplacement d'accès. En quelques annonces, OpenAI abaisse la marche qui sépare l'idée d'un assistant de sa réalisation concrète. Regardons comment, concrètement, cette bascule pourrait s'opérer.
Créer un assistant sans écrire de code
Avant les GPTs, personnaliser un assistant supposait de manier une interface de programmation et de rédiger des consignes techniques. Désormais, il suffit de décrire son besoin en français, en anglais ou dans toute autre langue, à un outil de construction conversationnel. Ce changement d'interface pourrait avoir un effet comparable à celui qu'a produit, en son temps, le passage de la ligne de commande aux fenêtres et aux icônes : il élargirait d'un coup le cercle des personnes capables d'agir.
Les conséquences envisageables sont concrètes. Un formateur pourrait concevoir un assistant qui interroge ses stagiaires sur un cours précis. Une petite structure pourrait bâtir un répondeur nourri de sa documentation, sans recruter d'ingénieur. Un particulier pourrait se composer un assistant de voyage, de cuisine ou de révision, ajusté à ses habitudes. La création d'un outil intelligent cesserait d'être un projet informatique pour devenir un acte d'expression, aussi accessible que la rédaction d'un document.
Construire une application plus vite
Pour les développeurs, l'Assistants API représente un gain de temps potentiellement notable. Les briques les plus fastidieuses — la gestion de la mémoire de conversation, la recherche dans des documents, l'exécution de code — sont désormais fournies. Un travail qui demandait auparavant des semaines d'assemblage pourrait se réduire à quelques appels d'interface. Cette économie de temps a un corollaire : elle libérerait l'attention des équipes pour ce qui compte vraiment, la valeur propre de leur application, plutôt que la plomberie technique commune à tous les projets.
La combinaison de la fenêtre de contexte élargie et de la baisse des tarifs rend par ailleurs viables des usages jusque-là hors de portée. Analyser un long document en une seule passe, traiter un volume important de requêtes, faire tourner un assistant à grande échelle : autant de scénarios que le prix ou la limite de contexte rendaient auparavant difficiles, et qui deviennent soudain raisonnables. En abaissant simultanément la barrière technique et la barrière économique, le DevDay pourrait ouvrir l'expérimentation à un public de créateurs bien plus large.
La plateformisation de l'IA
Au fond, ce que le DevDay semble acter, c'est le passage d'un produit à une plateforme. ChatGPT, jusque-là, était surtout un site où l'on discutait avec une machine. À partir de novembre 2023, il pourrait devenir le socle d'un écosystème : un espace où l'on crée des assistants, où on les partage, où on les intègre dans d'autres services. Cette logique de plateforme démultiplierait les usages, car elle transformerait chaque créateur en contributeur potentiel et chaque application tierce en relais de la technologie.
Ce mouvement suit une trajectoire connue dans l'histoire de l'informatique. Les systèmes d'exploitation, les navigateurs, les magasins d'applications ont tous prospéré en s'ouvrant aux créateurs extérieurs. En proposant des GPTs partageables, un magasin pour les diffuser et une interface pour bâtir des applications, OpenAI emprunte ce chemin éprouvé. La force d'une plateforme ne tient pas seulement à ses propres capacités, mais à la vitalité de la communauté qu'elle attire — et c'est précisément cette communauté que le DevDay cherche à mobiliser.
À retenir. Le DevDay acte le passage d'un produit — ChatGPT, un site où l'on discute avec une machine — à une plateforme : un socle où l'on crée des assistants (GPTs), où on les partage (GPT Store) et où on les intègre dans des applications tierces (Assistants API). Cette logique d'ouverture aux créateurs extérieurs a fait la force des systèmes d'exploitation, des navigateurs puis des magasins d'applications. OpenAI emprunte un chemin éprouvé.
| Annonce | Nature | Point clé |
|---|---|---|
| GPT-4 Turbo | Modèle de langage | Contexte 128 000 tokens (~300 pages), connaissances jusqu'à avril 2023 |
| Tarifs GPT-4 Turbo | Prix d'usage | 0,01 $ / 1 000 tokens en entrée, 0,03 $ / 1 000 tokens en sortie |
| GPTs | Assistants personnalisés | Créés sans code, via une conversation avec le GPT Builder |
| GPT Store | Place de marché | Annoncé au DevDay, ouverture à venir, rémunération des créateurs prévue |
| Assistants API | Interface développeur | Code Interpreter, recherche documentaire, appel de fonctions, gestion d'état |
| Outils complémentaires | Briques diverses | DALL·E 3, synthèse vocale (6 voix), Whisper large-v3, vision, Copyright Shield |
Un enthousiasme tempéré par des questions de fond
L'accueil de ces annonces est largement favorable, mais la communauté soulève aussi des points d'attention légitimes, qu'il serait malhonnête de passer sous silence. La facilité de création soulève la question de la qualité : rendre un outil accessible à tous ne garantit pas que tous les assistants produits soient pertinents ou fiables. La perspective d'un magasin pose celle de la modération et du tri, tant l'abondance attendue rendrait la sélection nécessaire. Enfin, la concentration de tant de capacités entre les mains d'une même plateforme interroge sur la dépendance des développeurs à un fournisseur unique.
Ces réserves, loin d'invalider l'avancée, en dessinent les conditions d'un usage sain. Elles rappellent qu'un outil puissant appelle un discernement à sa mesure. La suite de l'histoire dira si OpenAI et sa communauté sauront apporter des réponses à ces interrogations — sans doute jamais toutes, ce qui est le lot normal de toute technologie encore jeune.
Les perspectives : ce que le DevDay pourrait ouvrir
Au lendemain du 6 novembre 2023, le DevDay apparaît comme un jalon possible de la maturation de l'intelligence artificielle générative. Non parce qu'il ferait naître une technologie inédite — les grands modèles existaient déjà —, mais parce qu'il pourrait en rendre l'usage et la création accessibles à un public élargi. Suivons le fil de ce qu'il annonce, en gardant à l'esprit qu'il s'agit ici de perspectives et non de certitudes.
Le GPT Store, de l'annonce à la promesse d'ouverture
La promesse du magasin d'assistants devrait se concrétiser dans les semaines à venir. OpenAI indique que le GPT Store ouvrira prochainement, permettant aux créateurs de proposer leurs assistants et aux utilisateurs de les découvrir, vraisemblablement classés par catégories comme l'écriture, l'éducation ou l'organisation du quotidien. Si l'engouement observé au lendemain de l'annonce se confirme, on peut s'attendre à ce qu'un grand nombre de GPTs voient le jour très vite — un signe, mieux que tout discours, de l'appétit du public pour la création d'assistants sur mesure.
Le mécanisme de rémunération des créateurs, annoncé au DevDay, devrait se mettre en place progressivement, probablement d'abord pour les concepteurs situés aux États-Unis, sur la base de l'engagement des utilisateurs avec leurs assistants. Sa montée en puissance sera vraisemblablement graduelle, mais le principe posé au DevDay est clair : partager un GPT utile pourrait, demain, devenir une activité valorisée.
Nous lancerons le GPT Store plus tard ce mois-ci. […] Les créateurs qui construisent les meilleurs et les plus utiles des GPTs pourront être rémunérés.
— OpenAI, « New models and developer products announced at DevDay », 6 novembre 2023
Une trajectoire de modèles appelée à se poursuivre
Sur le plan des modèles, GPT-4 Turbo n'est vraisemblablement qu'une étape. Rien n'indique que la lignée s'arrêtera là ; on peut raisonnablement anticiper que de nouvelles générations viendront, plus capables et sans doute plus abordables. La direction fixée au DevDay laisse présager des modèles à la fenêtre de contexte encore plus large, aux tarifs revus à la baisse, et peut-être capables de manier plus naturellement le texte, l'image et la voix dans un même flux. Ce ne sont là que des hypothèses : l'histoire dira quelle forme prendront concrètement ces évolutions.
Ce qui semble acquis, en revanche, c'est la logique inaugurée au DevDay : élargir les capacités tout en simplifiant l'usage. Si cette orientation se confirme, chaque génération future devrait prolonger le même mouvement — rendre la technologie à la fois plus puissante et plus abordable. La cohérence de la démarche d'OpenAI, depuis le lancement de ChatGPT, incite à penser que cette direction sera tenue.
L'Assistants API et l'ère naissante des agents
L'Assistants API, présentée au DevDay comme un premier pas vers des expériences de type agent, pourrait ouvrir un chapitre appelé à structurer durablement le domaine. Un agent, dans ce vocabulaire, désigne un système capable non seulement de répondre, mais d'enchaîner des actions pour accomplir une tâche : consulter un document, exécuter un calcul, appeler un service extérieur, puis synthétiser le résultat. Les trois outils de l'Assistants API — recherche documentaire, exécution de code, appel de fonctions — en posent les fondations.
Dans les mois et les années à venir, cette approche devrait mûrir. On peut s'attendre à ce qu'OpenAI fasse évoluer ses interfaces pour la construction d'agents, et à ce que l'ensemble du secteur investisse cette direction. La notion d'agent, encore émergente en novembre 2023, pourrait bien devenir l'un des axes majeurs du développement d'applications d'intelligence artificielle. Le DevDay, en fournissant des briques concrètes, contribue dès à présent à faire passer cette idée du concept à la pratique des développeurs.
Un modèle susceptible d'être repris par tout l'écosystème
L'influence du DevDay pourrait dépasser le cadre d'OpenAI. Les idées qu'il popularise — des assistants personnalisables sans code, une place de marché pour les partager, des interfaces qui simplifient la construction d'agents — sont de celles qui essaiment. On peut anticiper que la concurrence s'emparera de ces concepts et les déclinera à sa manière :
- Google pourrait développer ses propres modèles et environnements de construction d'assistants, intégrés à ses services.
- Anthropic pourrait enrichir son assistant de capacités d'usage d'outils et de traitement de documents, avec le soin particulier qu'il porte à la fiabilité.
- Meta devrait vraisemblablement poursuivre la publication de modèles en accès ouvert, permettant à la communauté et aux entreprises de bâtir leurs propres solutions.
- D'autres acteurs, y compris de nouveaux venus européens, pourraient proposer des modèles compétitifs et des interfaces destinées aux développeurs, contribuant à diversifier l'offre.
- Microsoft, partenaire de premier plan d'OpenAI, pourrait intégrer ces capacités dans ses outils de bureautique et de développement, portant la personnalisation vers des millions de postes de travail.
Cette diffusion des idées, si elle se produit, serait une bonne nouvelle pour les usages. La concurrence tire la qualité vers le haut, fait diminuer le coût d'accès aux modèles et offre aux créateurs un véritable choix. Ce qui, en novembre 2023, n'est encore que la proposition d'un seul acteur pourrait devenir, demain, une manière commune de concevoir les outils d'intelligence artificielle. Le DevDay ne se contente peut-être pas de lancer des produits : il pourrait contribuer à fixer un standard de pensée pour tout un secteur.
Un rapport nouveau à la création logicielle
Sur le plan des usages, l'apport potentiellement le plus profond du DevDay tiendrait à la normalisation d'une idée : construire un outil intelligent ne requerrait plus nécessairement d'être ingénieur. Cette perspective pourrait essaimer bien au-delà d'OpenAI, dans un mouvement plus large où décrire un besoin en langage courant suffirait, de plus en plus souvent, à obtenir un résultat opérationnel. La frontière entre celui qui utilise un outil et celui qui le fabrique se ferait plus poreuse.
Cette évolution s'accompagnera, comme toujours, d'un apprentissage collectif. Les créateurs devront apprendre à concevoir de bons assistants, à formuler des consignes claires, à choisir les documents pertinents, à tester leurs résultats. Les organisations devront apprendre à encadrer ces créations, à protéger leurs informations, à distinguer ce qui peut être confié à un assistant de ce qui doit rester sous contrôle humain. Cette appropriation raisonnée, qui prolongerait celle amorcée avec ChatGPT, pourrait bien être l'un des fruits les plus précieux de la période qui s'ouvre.
Le cadre réglementaire devrait, lui aussi, accompagner ce mouvement. En Europe, les discussions autour d'un règlement dédié à l'intelligence artificielle laissent entrevoir des règles de transparence, susceptibles d'imposer notamment d'informer clairement l'utilisateur lorsqu'un contenu est produit par une machine — un principe que ce média applique d'ores et déjà à chacun de ses articles. Une telle structuration, loin de brider la création, participerait à installer la confiance nécessaire à un usage large et serein. Une technologie que l'on met entre toutes les mains a besoin de règles du jeu lisibles, et leur élaboration fait partie intégrante de sa maturation.
Une leçon sur l'accessibilité
Le DevDay 2023 pourrait rester étudié comme un exemple de la manière dont une technologie de pointe se rend utilisable par le plus grand nombre. Sa portée ne tiendrait pas à une découverte scientifique isolée, mais à une combinaison : un modèle plus vaste et moins coûteux, une méthode de personnalisation qui remplace le code par la conversation, une place de marché pour partager, et une interface qui simplifie la construction d'applications. C'est la rencontre de ces éléments, plus que chacun pris séparément, qui produirait l'effet.
Cette leçon dépasse le seul domaine de l'intelligence artificielle. Elle rappelle qu'une avancée ne se mesure pas seulement à sa prouesse technique, mais à sa capacité à ouvrir la création au plus grand nombre. Le 6 novembre 2023, OpenAI invente moins une technologie qu'elle ne la met à la portée d'un vaste public, sous une forme que chacun peut saisir. C'est ce geste, autant que les outils qui le portent, qui pourrait faire entrer la création d'assistants dans les pratiques ordinaires.
Un seuil d'accessibilité, une création qui pourrait s'élargir
Au lendemain de cette conférence de novembre, la portée du DevDay se lit dans des gestes qui pourraient bientôt devenir banals. Un enseignant qui composerait un tuteur pour ses élèves, une petite structure qui bâtirait son répondeur documenté, un développeur qui monterait une application en quelques appels d'interface, un créateur qui partagerait son assistant : autant de scènes que ce jour rend désormais envisageables. La création d'un outil d'intelligence artificielle ne remplacerait pas le savoir-faire des ingénieurs ; elle le compléterait, en ouvrant un espace de création à celles et ceux qui n'auraient jamais écrit une ligne de code.
Reste que l'histoire est loin d'être écrite. Les modèles devraient continuer de progresser, les usages de se préciser, les questions de qualité, de tri et de dépendance à une plateforme de se poser avec acuité. Le 6 novembre 2023 ne referme pas un chapitre : il en ouvre un, celui d'une création d'intelligence artificielle potentiellement distribuée, partagée entre les laboratoires et une communauté que l'on espère sans cesse plus large. Ce que ce jour semble démontrer, c'est qu'une technologie de recherche pourrait, en quelques annonces, devenir un matériau entre les mains de millions de créateurs. La suite dépendra, comme toujours, de la manière dont nous choisirons de nous en servir.
Sources
- OpenAI — « New models and developer products announced at DevDay » (annonce officielle, 6 novembre 2023)
- TechCrunch — GPT-4 Turbo, contexte 128k et tarifs (6 novembre 2023)
- CNBC — « OpenAI announces more powerful GPT-4 Turbo and cuts prices » (6 novembre 2023)
- VentureBeat — GPT-4 Turbo et Assistants API au DevDay (6 novembre 2023)
- TechCrunch — 100 millions d'utilisateurs actifs hebdomadaires et 2 millions de développeurs (6 novembre 2023)
- TechCrunch — DALL·E 3 dans l'API, synthèse vocale et Whisper large-v3 (6 novembre 2023)
- TechCrunch — Assistants API : Code Interpreter, recherche documentaire, appel de fonctions (6 novembre 2023)